[Cinéma] Un thème, deux films, deux idéologies

Comme annoncé dans mon dernier billet, je me lance dans la « critique » de films. J’ai pris la précaution d’expliquer à quel point cet exercice est périlleux pour moi, tant je suis sceptique quant à ma propre crédibilité dans ce domaine. Je ne me lancerai donc pas dans une analyse filmique rigoureuse, d’autres le font bien mieux que moi (encore une fois je vous renvoie au super boulot du Cinéma de Durendal, du Fossoyeur de films et de Monsieur3D). J’ai dû voir 400 films à tout péter et mes lacunes sont encore immenses, j’espère donc que vous me pardonnerez de passer très rapidement sur les aspects de mise en scène, photographie, montage, etc…

Ces précautions étant prises, laissez-moi vous présenter le thème de ce billet : la pédophilie au cinéma.

Revenez.

On le voit une fois de plus avec l’ouverture du procès Heaulme, comme ce fut le cas avec l’affaire Dutroux, Patrick Dills ou Outreau, c’est un thème qui fait régulièrement la une des journaux et l’ouverture des JT. Étonnement, ce qui constitue l’un des crimes les plus abjects ne sert, à ma connaissance, que très rarement de thème de base pour des films. La violence, la guerre, le meurtre et même le viol (dans une moindre mesure) ont été traités avec des centaines d’approches différentes et sont au cœur de nombreuses œuvres depuis bien longtemps.

Il se trouve que j’ai regardé par hasard deux films centrés sur la pédophilie au mois de février :

– Hard Candy (2005), film américain de David Slade avec Ellen Page dans le rôle principal.

– Jagten (2012) (The Hunt en Anglais, La chasse en Français), film suédo-danois de Thomas Vinterberg avec Mads Mikkelsen dans le rôle principal.

Avant de vous faire un petit résumé de chaque film, je préfère vous prévenir que je vais devoir révéler des éléments de l’intrigue pour exposer mon raisonnement (surtout pour Hard Candy, je ferai de mon mieux pour ne pas vous « spoiler » Jagten).

 

Hard Candy

Jeff, photographe de mode trentenaire et bien propre sur lui, drague Haley, adolescente un peu garçon manqué sur les bords, qui répond à ses avances sur un chat en ligne. Ils se rencontrent dans un café avant que Jeff ne la ramène dans sa luxueuse villa. S’ensuit une drague mutuelle dans une ambiance assez malsaine et dérangeante (tu m’étonnes). Haley refuse par précaution une boisson préparée par Jeff et propose de s’en charger. Celle que l’on croyait être la proie s’avère être en réalité le prédateur : elle drogue Jeff et ce dernier se réveille quelques heures plus tard ligoté à une chaise. On comprend alors que tout n’était qu’un plan d’Haley pour le coincer. Ce rebondissement ayant lieu dans les 10 premières minutes, la majeure partie du film consiste alors en une longue séance de torture. Je ne vous exposerai pas les détails, mais la jeune Haley va jouer du bistouri. Elle finira par trouver des preuves et lui arrachera l’aveu qu’il est responsable de la disparition d’une adolescente et qu’il ne s’est jamais remis de sa rupture avec Janelle, son premier amour. Haley a contacté cette dernière, qui est en route pour la maison de Jeff. Elle lui propose alors deux issues : soit il se pend et elle fera disparaître les preuves, soit elle divulgue les preuves à la police et surtout à Janelle. Un dernier petit rebondissement concernant le meurtre de l’adolescente et Jeff choisit la pendaison. Haley s’enfuit de la maison en laissant les preuves en évidence alors que Janelle arrive.

 

 

Jagten


Lukas, ancien prof divorcé et ne voyant que très rarement son fils, a retrouvé un travail d’assistant à l’école maternelle de son petit village. Il est adoré par les enfants, qui semblent être le seul rayon de soleil dans son quotidien triste et solitaire. Il a créé des liens très forts avec la petite Klara, fille de son ami d’enfance Theo. Le village forme une petite communauté très soudée, relativement jeune. Un jour où Lukas joue avec les enfants, il repousse un peu sèchement Klara qui se montrait un peu trop affective avec lui. Frustrée et manifestement bouleversée par ce qu’elle voit comme un rejet, elle accuse Lukas d’attouchements avec ses mots d’enfant auprès de la directrice. Cette dernière, après avoir demandé l’aide d’un psychologue pour interroger Klara, décide de suspendre Lukas et de prévenir les autorités. Lukas crie évidemment son innocence mais sera embarqué par la police dans les heures suivantes pour être placé en garde à vue. Après sa nuit en cellule, il est relâché. Trop tard, la nouvelle s’est immédiatement répandue dans le village et Lukas et son fils deviendront la cible de nombreux actes de malveillance au mieux, et au pire d’attaques physiques et morales menées par les membres de la communauté, Theo en tête. Voyant le sort réservé à Lukas, Klara tentera en vain d’expliquer à ses parents qu’elle a menti.

 

J’arrête ici le résumé, j’ai volontairement laissé de côté de nombreuses péripéties et le dénouement.

 

 

Les deux films ont disposé d’un budget relativement faible, et une fois n’est pas coutume, c’est la production américaine qui a coûté le moins cher : un peu moins d’un million de dollars contre près de quatre millions pour Jagten. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’un tel sujet ne pouvait décemment pas être soutenu par de grosses productions et que donc les deux œuvres sont les fruits de volontés fortes de leurs auteurs de faire leurs films coûte que coûte, mais je ne suis pas loin de le penser. Le traitement des deux films fait l’objet d’un tel antagonisme que l’idéologie de leurs créateurs n’en est que plus flagrante.

Laissez-moi vous expliquer ce que j’entends par là.

Hard Candy est un fantasme, la représentation d’une idée que l’on entend énormément à chaque cas de pédophilie : le traitement que l’on ferait subir au coupable. Qui n’a pas entendu, et je n’ose pas dire penser, « les pédophiles, faudrait leur couper les couilles et les pendre ». Le film pousse l’idée jusqu’à l’inversion du rapport proie/prédateur, donnant à la jeune Haley la responsabilité de l’application de la peine en question.

Jagten pourrait être l’illustration d’un autre de ces lieux communs : « et si ta fille était victime d’un pédophile, t’aurais pas envie de le massacrer ? » Sauf que non, Jagten est bien plus subtil que ça. C’est effectivement ce qui motive Theo, le père de Klara, mais le film ayant très clairement établi l’innocence de Lukas, cette motivation est vécue comme une effroyable injustice. Pour autant, et c’est ce qui fait la puissance du film, à aucun moment le réalisateur ne donne le mauvais rôle aux agresseurs de Lukas. Bien au contraire, il montre une réaction logique, attendue, compréhensible (mais pas pour autant excusable) et c’est ce qui rend le film aussi fort. Dans Jagten, il n’y a pas de véritable « méchant » et le spectateur ressent de l’empathie pour tous les personnages : il ne peut pas en vouloir à Lukas, victime d’une terrible injustice ; il ne peut pas en vouloir aux membres de la communauté tant il comprend leurs motivations en se mettant à leur place ; il ne peut pas en vouloir à la directrice d’école, qui a sans doute pris la décision qui s’imposait en retirant le loup de la bergerie de manière préventive ; et surtout, personne ne peut en vouloir à Klara d’avoir menti tant les évènements la dépassent. Le film se « contente » d’illustrer une situation cauchemardesque, une application de la théorie du chaos qui veut qu’un évènement minime (un petit mensonge) peut avoir des répercussions gigantesques. Tous les personnages font des mauvais choix, même Lukas qui ne pense pas à protéger son fils et n’adopte peut-être pas la meilleure attitude.

Au contraire, tout est très simple dans Hard Candy. Dès la première scène, les rôles sont distribués : Jeff est coupable, Haley est la victime. Et quand la victime prend le dessus sur son bourreau au début du film, on comprend qu’elle parviendra à le faire tomber. Reste à savoir comment. Le rôle d’Haley n’est pas éloigné de celui d’une super-héroïne : elle va se charger elle-même de résoudre une situation sur laquelle les autorités se sont cassé les dents. Elle va donc endosser TOUS les rôles : appât, enquêteuse, flic, juge et bourreau (tiens, y a pas de féminin à bourreau ?), avec un courage qui ressemble plutôt à de l’inconscience : se jeter dans la gueule du loup, même en ayant prévu son coup, sans alerter personne, c’est vraiment pas ce que je recommanderais à mes jeunes lectrices ! C’est ce qui à mon sens fait que le film tient du fantasme : il y a un côté jouissif pour le spectateur à voir une jeune adolescente se venger d’un pédophile. Voilà, j’ai écrit  le mot : venger. Le film entier se base sur l’idée que la Justice est beaucoup trop laxiste avec ces criminels et l’on se prend à rêver d’une sentence que l’on estime exemplaire. C’est le cœur même de l’un des combats favoris du Front National : le rétablissement de la peine de mort pour les assassins et les violeurs d’enfants (oui, pour vous je suis allé consulter le site du FN… c’est dire ce que je suis prêt à faire pour me documenter).

Jagten expose au contraire une réalité mille fois plus complexe, et au lieu de reprendre l’idée de laxisme au premier degré, il propose au spectateur de s’interroger sur cette dernière, de pondérer ce qu’il pourrait penser spontanément. Contrairement à Hard Candy, la vengeance y est montrée comme l’essence du problème, là où l’on voudrait désespérément de la justice.

Haley a toutes les occasions d’avertir la police mais ne le fait pas, préférant l’assurance de la mort de Jeff. Lukas crie son innocence et semble être entendu par les autorités, mais pas par la communauté.

Jagten va même toucher une autre idée, peut-être controversée, que les enfants ne disent pas toujours la vérité. Là encore, le film n’apporte pas de réponse simple à des problèmes complexes.

C’est bien là la différence fondamentale entre les deux films : Jagten propose des questions, Hard Candy apporte des réponses.

Et comme toujours, lorsque l’on propose des réponses simples à des problèmes complexes, on dit des conneries. Hard Candy n’est pas un mauvais film, mais c’est un film mauvais. Mauvais dans son fond, mauvais dans ses motivations. Il suit un vieux fantasme populiste qui veut que la Justice impuissante et laxiste est heureusement compensée par la détermination d’un individu. Au final tout le monde est content : le criminel est mort et la police trouvera les indices sur la disparition de l’adolescente. Personne ne saura jamais rien de l’implication d’Haley. Cela ne peut pas et ne doit pas être satisfaisant. Ce cas de figure bafoue toutes les règles d’une société équilibrée, qui doit assurer la justice et réfréner les velléités de vengeance. Les aveux et preuves obtenus sous la torture par des flics suffiraient à faire sauter la procédure (rappelez-vous l’Inspecteur Harry, autre film avec une forte idéologie populiste). De même, l’entretien de la directrice et du psychologue avec Klara pour lui faire répéter ces accusations peut paraître limite du point de vue éthique.

Le vrai thème des deux films n’est en vérité pas la pédophilie, mais le traitement que l’on réserve aux pédophiles. Jagten montre les dangers de ne pas respecter la présomption d’innocenceCe principe figurait déjà dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (« tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable… ») et on le retrouve depuis 2000 dans le code de procédure pénale, mais aussi dans le code civil. Cependant ce principe fondamental semble avoir du mal à entrer dans l’inconscient collectif : Nicolas Sarkozy lui-même ne versait-il pas dans la présomption de culpabilité lors de l’arrestation d’Ivan Colonna ?

Hard Candy ne se pose même pas la question et poursuit sa course folle : à quoi bon respecter la présomption d’innocence quand on sait pertinemment que le mec est coupable ? Eh bien allez dire ça à Patrick Dills, qui a passé 15 ans à l’ombre pour un crime qu’il n’a pas commis. Pourtant tout l’accablait, il a même avoué (bon, sous les coups et la pression des flics, mais un aveu c’est un aveu, non ? Bah non). Autant dire que si les idées du FN avaient été appliquées, le pauvre gars ne serait plus de ce monde.

Je ne peux que vous conseiller mille fois de voir Jagten, film intelligent, subtil, qui vous fera réfléchir et qui vous scotchera à votre fauteuil tant la tension et le malaise vous tiendront en haleine jusqu’à la fin. Hard Candy est un film mauvais qui annihilera tout début de réflexion pour flatter des fantasmes impulsifs.

L’âge d’or de la critique

Me revoilà ! Je me rends compte que je n’ai plus rien publié depuis début février, et ce pour deux raisons : j’étais très occupé ces derniers temps (et c’est plutôt bien) et surtout, je ne trouvais plus rien de très pertinent à vous raconter (et c’est plutôt dommage). Force est de constater que tenir un rythme d’un billet par semaine est difficile sur la durée, surtout quand on fait ça sur son temps libre. L’actualité, pourtant chargée, ne m’a pas vraiment fourni de sujets sur un plateau comme ce fut le cas par le passé.

Ayant également la volonté de changer un peu de registre, voilà des semaines que je comptais écrire une critique d’un bouquin/film/jeu vidéo à propos duquel j’aurais plein de choses à dire (et il y en a des tas, je vous prie de le croire). Pourquoi ne l’ai-je pas fait, alors, me direz-vous (c’est une question rhétorique, hein, je me doute bien que ça vous en touche une sans faire bouger l’autre), et bien parce que j’ai des scrupules à verser dans la critique en général. C’est dû à un manque de confiance en ma propre crédibilité d’une part, et le manque d’assurance d’avoir quelque chose de différent à apporter à ce qui a déjà été dit partout ailleurs d’autre part. Une histoire de manque, donc. J’ouvre ainsi la porte et les fenêtres à un contradicteur imaginaire qui va pouvoir me balancer à la figure les trois postulats (totalement arbitraires) de la critique moderne :

1. Tout le monde a le droit de s’exprimer, mon pote, c’est ça la démocratie.

2. Tous les avis se valent, qui de mieux placé que toi pour donner tes impressions ?

3. C’est la somme des subjectivités qui forment l’objectivité.

 

Il n’y a évidemment pas grand-chose à redire au premier postulat, si ce n’est que cela à plus trait à la liberté d’expression, elle-même résultante de la démocratie, mais on n’est pas là pour sodomiser les diptères. De plus je suis un farouche partisan d’une révolution médiatique où chacun récupérerait la parole confisquée par les médias traditionnels dominants. Camarades. Pardon, je prends mes gouttes. Mais je suis également partisan de la célèbre maxime :

« De tous ceux qui n’ont rien à dire, les plus agréables sont ceux qui se taisent. »

Voilà qui du coup entre en conflit avec le 2ème postulat, et appelle un petit rappel du contexte.

1. La critique avant l’hégémonie d’internet

Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître… L’information en ce temps-là était détenue par le triptyque sacré TV-Presse écrite-Radio. La TV y occupait un rôle ultra-dominant et constituait le média de référence, assumé ou non, de la population. C’est au passage toujours le cas, rassurez-vous, elle est simplement passée du statut d’ultra-dominant à simplement dominant. Allez jeter un coup d’œil à cette conférence d’un chercheur en biologie et neurosciences sur le sujet, c’est ludique et passionnant. Néanmoins, la place que la critique occupait à la TV pré-TNT et pré-satellite était bien moindre, et restée cantonnée aux émissions littéraires type Chancel-Pivot et prenait souvent la forme d’une explication de textes entre l’auteur et le présentateur. Pas de vraie critique au sens où on la conçoit de nos jours, c’est-à-dire un plaidoyer contre (rarement pour) une œuvre en présence (On n’est pas couché) ou non (Touche pas à mon poste) de son auteur. Il faut bien évidemment prendre le terme « œuvre » dans son sens le plus étendu. Les œuvres étaient cependant largement évoquées à l’antenne, mais à de rares exceptions près, dans le cadre d’une promo. Et on ne va pas s’amuser à décrypter l’œuvre en bien ou en mal, cela ferait du tort aux enjeux commerciaux, seule raison de vivre de la TV. On se contente d’en parler. Point. Et plutôt que de dire du mal d’une autre, on n’en parlera tout simplement pas, la rendant inexistante à la connaissance du docile téléspectateur (voir tout le travail de Pierre Bourdieu sur les médias, c’est comme dans le cochon, tout est bon). En effet la censure la plus efficace, c’est de beaucoup parler, quitte à ce que ce soit dans le vide, afin d’occuper l’espace.

Je suis, comme la plupart des gens de ma génération, un enfant de la TV. Quelle ne fut donc pas ma surprise (merde, je passe d’Aznavour à Sarko…) lorsque je me suis mis à écouter la radio quand j’étais ado (13-14 ans peut-être). Par « radio » j’entends « radio qui parle ». Le média (je sais qu’on est censés dire medium, mais je ne voudrais pas avoir l’air encore plus pédant que je ne le suis déjà) préféré des vieux dans mon imaginaire m’a immédiatement marqué sur deux niveaux. Premièrement, les pubs. Toutes les 10 minutes et encore plus débiles qu’à la TV. Il faut dire que sans les images, il faut bien trouver des subterfuges pour marquer la cible. Mais passons. Le second choc est venu d’une émission sur Europe 1 ou RTL (impossible de me souvenir) où j’ai entendu un chroniqueur dire que le film dont la promo ininterrompue à la TV (et même à la radio) était vraiment pas terrible, terminant son intervention d’un « n’allez pas le voir » qui sonnait comme une sentence.

Ça n’a l’air de rien, mais dans ce contexte, c’était de jamais vu. Du jamais entendu, plutôt. Oh je sais que ce n’est rien, mais l’électrochoc opéré sur mon cerveau m’a poussé à explorer ce nouveau monde, où j’ai découvert que des professionnels des médias pouvaient déclarer leur amour, leur dégoût ou leurs réserves sur des films, des livres, des spectacles, des concerts… et même sur l’actualité politique (c’était une époque où les Apathie, Barbier, Giesberg n’étaient pas présents jusque dans votre frigo). Je croyais à l’époque, bien naïvement, que l’on ne trouvait cela que dans le second triptyque sacré : Libération-Télérama-Les Inrocks, adulé ou honni essentiellement selon les sensibilités politiques… J’étais encore loin de me rendre compte de ce qui aujourd’hui constitue l’un de mes sujets de prédilection : l’ingérence des intérêts privés dans les médias. Encore une fois, passons. J’ai découvert par la suite que la presse écrite et surtout la presse spécialisée (jeux vidéo, cinéma) proposait également de véritables critiques. Et plus je découvrais ce nouveau monde qui s’offrait à moi, plus je m’offusquais de son absence à la TV.

2. L’avènement d’internet et le désamour pour le métier de critique

C’est au cours des années 2000 qu’internet s’est profondément implanté dans les foyers et à commencer à modifier de façon drastique les habitudes de consommation des Français (consommation de médias y compris). Je vous épargne le topo, tout le monde sait pourquoi et comment. Ce qui me semble le plus important dans le sujet qui nous intéresse (enfin qui m’intéresse, c’est déjà ça), c’est la place de tous les contenus sur le net. Ces derniers ont tous une place égale. Je m’explique : l’édito de Christophe Barbier sur le site du Point.fr n’a techniquement rien de plus que celui que vous êtes en train de lire, et tous deux sont accessibles pour tous les internautes. Un tweet de Barack Obama apparaîtra de la même façon qu’un tweet de Nabilla ou de ma voisine qui prend son repas de midi en photo. Le commentaire d’un docteur en économie analysant un phénomène complexe sous un article du Figaro aura exactement le même statut que le connard de base qui écrira « Dehors la diktature socialiss ». Bref, vous voyez le tableau.

Et vous pouvez évidemment anticiper la suite, si tous les contenus similaires occupent la même place, leur influence sera radicalement différente. Contexte, promotion, crédibilité et reconnaissance de leurs auteurs leur donneront une portée proportionnelle. Néanmoins, votre tweet pourri, sera géré et affiché par Twitter exactement de la même façon que celui du Pape.

J’anticipe également la réaction logique « oui, mais ton article, tu l’écris pas sur le site du Nouvel Obs, et si tu le publiais dans le journal de ton village, il serait techniquement identique, mais n’aurait pas la même place qu’un édito papier de Laurent Joffrin ». Voilà à mon sens où se trouve l’erreur : il faut considérer le site de l’Obs, celui du Figaro et ce blog comme une seule et même entité. L’utilisateur ayant accès à l’un, a accès à tous les autres, à seulement un clic. Lorsque vous achetez le Figaro, vous n’avez pas à également à votre disposition en tournant les pages tous les articles de Valeurs Actuelles (enfin si sur le fond, mais c’est pas ce que je veux dire) < ceci est un troll.

Il faudrait donc considérer internet comme un seul et même journal, au nombre de pages quasi-illimité et croissant, où les contenus peuvent être regroupés, mais conservent la même place et la même mise en page. Où je veux en venir avec mes histoires ? Ah oui, au désamour pour le métier de critique. Et bien c’est à mon sens (et ce n’est qu’un avis personnel, une impression, il n’y a rien de scientifique là-dedans), une conséquence indirecte de ce que je viens d’exposer. Je ne vais pas vous faire l’affront de détailler un raisonnement que tout le monde connait, et que l’on pourrait résumer de façon totalement arbitraire et pseudo-scientifique par la formule suivante :

intérêt + (bouche-à-oreille x critiques) = décision

Où l’intérêt représente votre envie a priori d’aller vers une œuvre, le bouche-à-oreille est une sorte de moyenne extrêmement pondérée des avis que vous avez pu récolter (vous pondérez en fonction de l’opinion que vous vous faites des goûts de vos proches), et idem pour les critiques. La décision sera donc le choix ou non d’investir votre temps (et souvent votre argent) dans l’œuvre.

Internet n’a rien changé à cette équation bancale, mais a révolutionné le poids de chaque élément. Ainsi on aboutit à une équation revisitée :

intérêt + [(bouche-à-oreille^100) x (critiques x 10)] = décision

Votre intérêt pour une œuvre ne change pas, au mieux vous avez bien plus de sources pour vous renseigner dessus, mais votre désir final d’aller vers elle ou non conservera le même poids. La multiplication des critiques par 10 vient du fait qu’il est très facile d’avoir accès à de très nombreuses critiques en un minimum de temps, notamment par le biais des agrégateurs comme Metacritic (dont je vous avais déjà parlé ici) qui détermine une forme de moyenne globale des critiques. Mais ce qui a explosé, c’est le bouche-à-oreille. Je lui ai accolé un « puissance 100 » arbitraire pour rendre de la différence d’échelle. Metacritic est une chose, mais si nous prenons  l’exemple du cinéma, la note moyenne des utilisateurs d’IMDb (la base de données en ligne de référence), vous trouverez en un coup d’œil la résultante de plusieurs milliers d’avis. Et j’insiste sur le terme « avis ». En effet tous ne sont pas accompagnés d’une critique argumentée. Pour la plupart il s’agit d’une note décernée par les spectateurs, comme à l’école, quelque part sur la ligne j’aime pas-bof-pas mal-j’adore. Ainsi, si quelqu’un a donné 8/10 au film Only God Forgives, vous n’aurez aucun moyen de savoir si la réflexion se base sur « Ryan Gosling il est trooooop beau » ou si la personne a vraiment trouvé un réel intérêt à cette sombre merde œuvre. De plus, là où vous pouviez pondérer l’avis de vos proches selon vos critères personnels (gros beauf, poufiasse, bobo de merde ou dieu vivant), il est impossible de le faire pour tous les internautes ayant donné leur avis.

Mais au final cela n’a que peu d’importance, car si l’immense majorité des avis s’accordent à décréter qu’un film mérite  9/10 ou 1/10, alors nous sommes influencés par notre sentiment démocrate qui veut que l’immense majorité ne peut pas foncièrement avoir tort. D’où la perte d’influence des critiques, également due à la défiance générale de la population face aux médias (oui, c’est mon sujet de prédilection, je ramène tout à ça, et non j’ai même pas honte). En effet, pourquoi donner une quelconque importance à des gens dépendants d’intérêts privés, qui ont accès aux œuvres dans des conditions privilégiées et dont le bagage culturel nécessaire à la profession peut être perçu comme non-pertinent pour nous autres, les petites gens. On s’identifiera beaucoup plus à une somme d’individus qu’à un expert. Ainsi, si AutoPlus vous dit que la nouvelle Twingo est une voiture formidable, mais que lorsque vous tapez « Nouvelle Twingo » sur Google, les premiers résultats sont « Nouvelle Twingo en panne », n’allez-vous pas hésiter avant de demander un crédit sur 20 ans ? En voyage à Rome, si vous cherchez le meilleur endroit pour acheter un repas à emporter, pourquoi iriez-vous chercher dans le Routard/Michelin/Lonely Planet qui listera entre 0 et 3 adresses, quand vous pouvez consulter RomeYUMood, un blog tenu par deux romains de naissance, amoureux de bonne bouffe avec plusieurs dizaines d’adresses référencées (en Italien et Anglais) ? Idem pour vos hôtels et restos avec TripAdvisor ou vos achats sur Amazon : la note des utilisateurs est devenue sacrée et représente un réel enjeu. La preuve en est qu’un hôtel a attaqué en diffamation un client pour sa critique assassine sur TripAdvisor. Vous ferez naturellement plus confiance aux critiques d’amateurs sur Youtube qu’à celles publiées dans la presse, à tort ou à raison. J’ai déjà décrit ce phénomène ici, et je vous encourage à extrapoler le phénomène de la presse jeux vidéo à la presse en général.

3. Tous les avis se valent, et tout le monde peut/doit donner son avis

Revenons maintenant à nos trois postulats de départ. Le « Web 2.0 » a fortement incité les utilisateurs à enrichir les contenus. Notes, commentaires, mentions « j’aime », pouce rouge ou vert… tout est fait pour que vous donniez votre avis sur tout. Vous pouvez parfois l’argumenter et faire ainsi une critique, mais c’est l’avis brut et final qui prendra le dessus. Votre avis seul n’est rien, il sera noyé au milieu des avis de tous les autres, quelle que soit la pertinence de la réflexion qui mène à votre avis définitif. Si je suis assez d’accord avec le second postulat qui veut que tous les avis se valent, il ne faut par contre faire l’erreur de croire que par extension, toutes les critiques se valent. Tous les arguments mis en avant n’ont le même poids, et les réflexions qui en découlent peuvent être brillantes, bancales ou complètement erronées. On perdra vite l’envie de faire une critique argumentée quand la plupart des retours consisteront en « Cette critique est pourrie/géniale, car l’œuvre est fabuleuse/à chier partout ». Ou le bourreau de tous les débats « ah mais de toute façon les goûts et les couleurs… »

Il faut néanmoins retenir un point positif : l’immense majorité des gens, qu’ils le sachent ou non, semblent être arrivés à la conclusion que l’objectivité n’est ni possible ni souhaitable et n’a aucune valeur dans l’absolu. Le pendant négatif de cela serait de croire que le troisième postulat et nécessairement vrai, car non, la somme des subjectivités ne fait pas tendre vers la vérité. Elle indique un consensus, une tendance générale des avis. De la résultante d’une réflexion qui peut être juste, argumentée, bancale ou totalement absente. Ainsi « Only God Forgives est génial parce que Ryan Gosling y est troooop beau » fera tendre l' »objectivité générale » vers le même résultat que celui qui vous expliquera à quel point l’esthétique du film est réussie et à quel point les choix effectués par Nicolas Winding Refn sont osés et cassent les codes habituels (j’entends ces arguments, mais je vomis ce film par tous mes orifices, sachez-le.)

Vous avez compris ou je veux en venir : s’il y a autant d’avis sur une œuvre qu’il y a d’individus, et quelle que soit votre réflexion, personne n’est en mesure de vous dire comment vous DEVEZ recevoir cette œuvre. Et que si l’on vous demande de quantifier votre ressenti selon une échelle de notes, alors vous avez toutes les raisons du monde de le faire. Ou non. MAIS CELA NE VEUT PAS DIRE QUE C’EST PERTINENT !!!

Ainsi, et j’en reviens à mon point initial, ne comptez pas sur moi pour vous faire une analyse tiède des derniers films/livres/jeux auxquels j’ai consacré un peu de mon temps. Pas de schéma « points positifs, points négatifs, synthèse qui en découle » ici. C’est pas le genre de la maison, j’estime n’avoir aucune crédibilité pour le faire. D’autres le font bien mieux que moi, avec de meilleurs arguments, en mieux foutu et sûrement de façon bien plus synthétique que moi, ce qui n’est décidément pas bien difficile. Exemple pour le cinéma sur Youtube : Le cinéma de DurendalCrossedLe Fossoyeur de films et Monsieur3D.

Par contre, si je trouve un angle d’analyse qui me semble original et pertinent, que je n’ai pas déjà vu/lu/entendu mille fois, si je trouve qu’une œuvre et injustement méconnue ou que je veux prendre la défense d’une œuvre indéfendable, alors j’écrirai un billet à ce sujet. Et ça commence dès le prochain. Je vous parlerai d’un thème traité de deux façons très différentes par deux films.

Sur ce prenez soin de vous, et merci d’avoir tout lu.

 

Au fait si vous avez cliqué sur le lien de RomeYUMood, bravo, vous venez d’être victime d’un copinage éhonté. C’est le blog de ma copine. Ça n’enlève rien à la qualité du blog, ceci dit, mais vous voyez que même sur le blog d’un monomaniaque de l’indépendance, qui fustige le copinage et l’ingérence des intérêts privés dans les médias, vous pouvez être victime d’une pub là où vous ne l’attendiez pas. Que cela vous serve de leçon.