Garth Brooks, le cowboy qui a braqué l’Irlande

Bonjour à tous,

 

Pour changer je vais vous parler de l’Irlande, et plus précisément de ce qui fait la une de TOUS les journaux, sites internet et JT du pays depuis plusieurs jours. La coupe du monde ? Non. Le conflit israélo-palestinien ? Tu penses. La guerre en Syrie ? Faut pas charrier.

Non, ce qui fait les gros titres et alimente l’unique conversation du pays, ce sont les 400 000 billets vendus pour une série de concerts. Les Stones, U2 ou Pink Floyd ? Vous n’y êtes pas, voyez plus grand. Il s’agit de la venue de l’artiste qui a vendu le plus de disques aux États-unis, juste derrière Elvis et les Beatles. Bon cette fois, vous voyez de qui je parle…

GARTH BROOKS, évidemment !!! Comment ça, jamais entendu parler ? Le plus grand chanteur de country music au monde !

Bon j’arrête de vous prendre pour des jambons. Je n’en avais jamais entendu parler non plus. (Cliquez sur l’image pour écouter son plus grand tube. À vos risques et périls.) Le mec a eu un succès monstre en Irlande dans les années 90, ne me demandez pas pourquoi. Et après une courte période dans les années 2000 pendant laquelle il n’a ni enregistré d’albums ni fait de concerts (mais a continué à vendre des semi-remorques d’albums), notre cowboy grassouillet a décidé de rechausser les bottes et le chapeau et de remonter sur scène. Gros succès. À tel point qu’il a décidé d’aller rendre visite au second pays qui l’adule – l’Irlande – pour deux concerts dans le stade mythique Croke Park à la fin du mois de juillet.

 

Laissez-moi vous dire quelques mots de Croke Park, car ce stade historique en plein centre de Dublin (rive Nord), est aussi au centre de notre histoire qui va devenir affaire d’État. Construit à la fin du XIXème siècle, le stade devient en 1913 le temple des sports gaéliques en Irlande. Je ne vous parlerai pas des sports gaéliques aujourd’hui, il y aurait beaucoup à dire, sachez simplement que le football (gaélique, différent de notre football) et le hurling (sorte de hockey sur gazon) sont les sports les plus populaires du pays, encore aujourd’hui. Croke Park est rentré dans l’histoire, car il fut le théâtre du tristement célèbre Bloody Sunday de 1920, en pleine guerre d’indépendance de l’Irlande, quand les forces britanniques ont fait irruption dans le stade, tirant au hasard dans la foule et tuant 13 personnes. Deux ans plus tard, la République d’Irlande était née, et Croke Park devenait l’un des grands symboles de l’indépendance. Après de nombreuses rénovations, le stade atteint sa capacité actuelle de… 82 000 places. Et encore, la tribune historique où le massacre a eu lieu est restée « en l’état ». Le stade appartient à la puissante et influente GAA (association des sports gaéliques) et reste exclusivement réservé aux sports non-britanniques (le foot et le rugby sont priés d’aller jouer ailleurs : à l’Aviva Stadium, anciennement connu sous le nom de Lansdowne Road). Mais bon, les principes, c’est déjà pénible d’en avoir, si en plus il faut s’y tenir… la GAA loue également le stade pour accueillir des concerts de « grands » artistes : U2, Elton John, Robbie Williams, etc. (Notez que les artistes britanniques sont les bienvenus, hein.) En mai 2014, le groupe pour gamines pré-pubères One Direction a ainsi joué 3 soirs de suite (c’est un détail qui va avoir son importance).

Il se trouve que notre fringuant cowboy avait été le deuxième artiste de l’histoire à jouer à Croke Park (après Tina Turner) en 1997. Et quel meilleur endroit pour son grand retour sur l’île verte en juillet que Croke Park ? Les billets mis en vente il y a de ça quelques mois se sont écoulés en moins de 20 minutes. 160 000 billets à environ 70 € pièce. Face à ce succès et à la grogne de nombreux fans n’ayant pas pu se procurer de places, Brooks et son promoteur irlandais Jim Aiken décident de programmer un troisième concert. Rebelote, votre serviteur a vu les gens camper devant le guichet de TicketMaster et la longue file d’attente déjà formée à 8h du matin. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Une quatrième date est annoncée, puis une cinquième. Du jamais vu, 400 000 places sont vendues, les hôtels affichent déjà complet, c’est le jackpot et les répercussions sur l’économie locale sont estimées à 50 millions d’euros (fourchette basse).

Bon alors ? Quel est le problème ? Tout le monde est content, non ? Garth Brooks et son promoteur viennent d’encaisser l’équivalent du PIB du Sénégal, la GAA a loué son stade pour 5 soirs de suite, les fans vont pouvoir applaudir leur idole, les hôtels et les restos vont se gaver et d’une manière générale, c’est toute l’économie de la ville de Dublin qui va profiter directement ou indirectement de l’événement. Oui mais voilà, un petit groupe de citoyens ne partage pas des masses l’euphorie générale, voire pas du tout. Qui sont-ils ? Eh bien souvenez-vous, j’ai indiqué que Croke Park se trouvait en plein centre ville de Dublin, et pour être plus précis dans une zone résidentielle. Plus de 20 000 foyers sont situés à proximité de l’enceinte en question. Et la perspective de voir débouler 400 000 personnes sur cinq jours dans le quartier ne les rend vraiment pas jouasses.

Oh bah ça va, 5 concerts c’est pas la mer à boire, ils peuvent faire un effort, non ? Le problème c’est que des efforts, ils en font déjà pas mal toute l’année : toutes les rencontres de football/hurling à Croke Park se font à guichets fermés et chaque été, la phase finale des coupes d’Irlande se déroule devant leur porte. Ajoutez à ça que les multiples rénovations et agrandissements du stade au fil des ans ont apporté leur lot de nuisances visuelles et sonores. La pilule ayant du mal à passer, les résidents se sont regroupés en association, la Croke Park Area Residents Alliance. En 2009, la CPARA obtient un accord passé avec la GAA et la mairie de Dublin, stipulant qu’un maximum de 5 concerts par an seraient autorisés à Croke Park. Or, rappelez-vous les gamins de One Direction ont déjà joué 3 concerts en mai. Il ne reste donc plus que deux dates possibles pour le père Brooks.

C’est donc tout naturellement que les résidents ont commencé à dire qu’il fallait tout de même pas les prendre pour des truites et ont menacé de saisir la justice pour faire annuler les concerts. Ils ont néanmoins laissé entendre qu’ils étaient disposés à accepter la troisième date. Mais pas cinq. Faut pas pousser Mémé dans le rôti de porc à la sauce aux pommes (délicieux, je vous le recommande). Sachant que si les résidents mettaient leur menace d’aller devant la justice à exécution, la ville de Dublin et la GAA allaient prendre cher . Très cher. Un médiateur est donc nommé en urgence le 6 mars 2014. Les discussions sont tendues et aucun accord n’est trouvé.

Il faut rappeler que tout événement public, en particulier d’une telle ampleur, est soumis à autorisation de la mairie. Et à la surprise générale, le 3 juillet 2014, la ville de Dublin donne son feu vert… pour seulement trois concerts sur les cinq. C’est depuis lors que l’affaire ne quitte plus la une des journaux. Se posent maintenant les questions du remboursement des places déjà vendues pour la quatrième et cinquième date et la grogne des fans s’estimant lésés grandit. Mais les événements vont encore connaître quelques rebondissements. Et pas des moindres.

Qu’en dit le principal intéressé, notre cowboy stratosphérique ? Eh bien, il ne faut pas oublier que Garth Brooks est avant tout un pur produit commercial, une machine à fric créée de toutes pièces (le gus a été fait punk, puis rockeur sans succès, avant d’occuper la scène country avec le succès phénoménal qui est le sien. Niveau artiste authentique, on repassera). Le problème, quand on met un bâton dans les roues d’un rouleau-compresseur économique américain, c’est la proportionnalité de la réponse. Le 6 juillet 2014, comme le chantait Nougaro, là c’est du mastoc, c’est pas du Ronsard, c’est de l’amerloque : « J’annule tout, c’est cinq concerts ou rien ». Le choc. Et cette fois pour tout le monde, même pour les résidents qui disent ne pas comprendre la décision : ils n’ont jamais voulu faire annuler tous les concerts, seulement que cela reste dans le cadre de l’accord signé. La souffle barbare se propage, les résidents reçoivent des menaces de mort, la presse les accuse d’être une petite minorité qui nuit gravement au bien commun et surtout, surtout, de nuire à la sacro-sainte économie locale en privant Dublin d’une pluie de dollars. Bref, qui veut la peau des résidents, qui veut leur trancher le lard, façon jambon d’York.

La presse se fait l’écho des fans qui devront maintenant se faire rembourser – mais quand ? – regrette l’image déplorable de la gestion de l’affaire , le manque à gagner colossal pour l’économie… Les commentaires sur le web sont (encore à l’heure où j’écris ces ligne) assassins. Le 9 juillet 2014, le premier ministre Enda Kenny prend la parole, affirmant qu’il n’était pas question de légiférer dans l’urgence, mais qu’il ferait tout pour que les concerts aient lieu. Comprenez « je peux rien faire, les accords sont signés, mais la population est furieuse et je veux pas qu’on m’accuse de rien vouloir faire ». L’opposition monte au créneau en disant que s’ils étaient au pouvoir, l’affaire serait déjà réglée et que les concerts auraient lieu, que chaque citoyen recevrait un (gros) bateau, etc. L’ambassadeur du Mexique en Irlande propose de faire jouer ses contacts, il est même suggéré d’en appeler à Obama pour convaincre Brooks de venir. Oui, à ce point-là. La Maison-blanche a tout de même répondu qu’il n’était pas prévu de s’immiscer dans cette affaire. Il parait qu’ils ont d’autres chats à fouetter.

Le cowboy campe, pas dans les plaines du far-west, mais sur ses positions. Cela n’empêchant pas les sentiments, il adresse une lettre poignante à son promoteur et au peuple irlandais, évoquant son cœur brisé et son espoir que les autorités fassent tout leur possible pour que les cinq concerts aient lieu. Moyen d’en remettre une couche, se poser en victime et mettre les autorités dans une situation difficile. Quand je vous disais que c’était pas des rigolos.

 

À l’heure où vous lisez ce billet, telle est la situation. Je ferai des mises à jour si nécessaire, car il est très probable que l’histoire n’en reste pas là. Néanmoins, il me semble que l’on peut déjà se poser quelques questions :

– Pourquoi avoir vendu des billets sans attendre le feu vert des autorités ? C’est apparemment courant : tous les billets vendus en Irlande (et ailleurs ?) portent la mention « sous réserve d’autorisation ». Rien d’anormal de ce côté-là.

– Les organisateurs étaient-ils au courant de l’accord passé avec les résidents ? Le contraire paraît assez improbable. Le promoteur a négocié avec les dirigeants de la GAA pour la location du stade, il me semblerait étrange qu’ils n’aient pas mentionné l’existence de cet accord. Ou peut-être ne l’ont-ils pas fait dans le but d’engranger un max ? Ou peut-être les deux parties étaient-elles au courant mais ont délibérément continué à programmer des concerts en espérant que la pression soit trop forte et que l’accord saute ? C’est le plus probable, d’autant que Jim Aiken est irlandais et que c’est pas un petit nouveau dans le milieu : il a produit les concerts de Springsteen, Dylan, Elton John, etc. Il prétend néanmoins que la mairie de Dublin ne l’a jamais prévenu de la possibilité de ne pas autoriser les cinq concerts. Bluff ou la mairie a-t-elle aussi sous-estimé la détermination des résidents à faire valoir leurs droits ?

– Pourquoi tout annuler et ne pas au moins jouer les trois concerts autorisés ? Parce que le père Brooks, il est pas né de la dernière pluie. Il a bien compris qu’il tenait tout un pays par les roubignoles. Pensez-vous : 400 000 spectateurs, c’est pas grand-chose, on est d’accord ? Eh bien figurez-vous que c’est pas loin de représenter 10 % de la population irlandaise !!! Vous comprenez mieux le malaise ? Et pourquoi les politiques interviennent ? C’est autant d’électeurs, plus tous les commerçants, restaurateurs, etc. La mairie de Dublin a le même problème : aucune envie de se mettre à dos 20 000 résidents, et encore moins de se retrouver devant le juge pour ne pas avoir respecté ses accords. Mais il y a aussi la carotte des 50 millions d’euros qui ne vont pas être injectés dans l’économie, et ça, surtout depuis le retrait de la perfusion européenne, ça a beaucoup de mal à passer. Brooks a donc une carotte et un bâton, et il est fort probable que l’annulation pure et simple ne soit qu’un gros coup de bluff(alo bill) destiné à faire plier les pouvoirs publics. La raison invoquée pour ne pas jouer 2 ou 3 concerts est que ce ne serait pas rentable. Et là permets-moi de te dire, Gary, que si jouer deux concerts d’affilée avec 170 000 spectateurs payant 70 € par tête n’est pas rentable, change de promoteurs, ils sont en train de t’escroquer bien comme il faut.

Il ne fait aucun doute que l’histoire va encore évoluer (un nouveau médiateur va prendre les choses en main), et cela ne m’étonnerait pas qu’une reculade générale ait lieu : les politiques sont sous pression, les résidents aussi. Les Irlandais sont très partagés entre le respect des accords signés et le coup de pouce à l’économie non négligeable. C’est malheureusement le quotidien en Irlande : les lois ne sont que peu appliquées et deviennent à géométrie variable selon le montant du chèque que les investisseurs font miroiter. Vous allez me dire que c’est partout pareil. Peut-être, mais en Irlande, c’est flagrant. Je suis bien évidemment favorable à tout ce qui peut favoriser l’économie (locale ou pas), mais certainement pas à n’importe quel prix. Peu importe le montant du chèque, je ne pense pas que cela vaille le coup de ne pas respecter les accords passés entre la population et les collectivités. Pour tous les maniaques de l’austérité, voilà l’une des conséquences de maintenir en permanence les états au bord du gouffre : tout est bon pour prendre l’oseille très vite… quitte à ignorer ses propres lois et engagements.